jeudi 3 mai 2012

#vasesco - Sabine Huynh

Sabine et moi échangeons depuis plusieurs mois déjà, par mails, sur les réseaux, via Twitter ou Facebook. C'est avant tout pour moi une amie et traductrice, que j'ai eu la chance de lire déjà, d'entendre également et de rencontrer tout récemment à Paris (lors d'une rencontre-lecture avec le poète Uri Orlev en automne dernier) avec qui j'ai eu envie d'initier ces #vasesco - elle à Tel Aviv avec mes photos de Chine sur ce blog aujourd'hui et moi depuis la France avec ses photos à elle d'Israël sur son site, Presque dire. Quelqu'un que je connais tout simplement et que j'apprécie.

Elle, Ana Nime : ses données dans les creux des nuages

Les pales du ventilateur tournent, autour de l’arbre les feuilles s’agitent. Le temps brassé se laisse faire, lourd, tiraillé par les cisaillements du vent du sud.

Elle croit entendre tomber des gouttelettes de pluie sur le souvenir. Espace transitionnel, dernier abri de sa solitude. Ce recoin exigu et sans fenêtres, entre un mur et un mur, n’est rien qu’à elle. Cette encoignure, sa chambre, ce cocon où elle peut encore écrire, même si cela ne lui est plus permis.


Elle émerge de ses rêves pour tendre l'oreille, le crépitement cesse. Les pensées-cailloux, quand elles ne bourdonnent pas, trébuchent à chaque question.

Elle serre les dents et se répète qu'il ne faut pas qu'elle les sème. Les dents, les cailloux, peu importe à présent ce qui tombe d'elle comme des feuilles mortes, surtout ne rien semer. Par habitude, se retourner, ramasser, se ramasser, se rouler en boule. S’effacer dans le désir de ne pas laisser de traces. S’éteindre à défaut d’être étreinte.

Elle, c'est celle qui a disparu de la vie, dans l'histoire, très exactement sous des nuages d'orage. C'était un jour forcément moins beau que les autres, un jour à trous d'air enfumés. À quelle heure exactement son envol, personne n'a su le dire.

Elle, celle que l'on cherche encore parfois dans l’épaisseur du gris, faute d'être sûr. Au fond de la cendre s'accumulent autant de papillons inertes que de papillons ressuscités. Au royaume des milliers de sourires et de fleurs volantes, elle se promène les yeux fermés.

Elle, Ana Nime : ses données dans les creux des nuages. À mesurer : l’empreinte de ses pas dans le brouillard (surface et profondeur), la vitesse de dérapage de ses pieds dans l’air chargé d’effluves, la force et la durée de sa résistance aux flux laminaires contraires, le nombre de résidus de son être contenus dans le ciel. Combien de particules d'elle les cumulus portent-ils en eux, avant de les déverser sur nos yeux, nos joues ? Les traînées de condensation sentent le frottement éperdu de ses ailes brûlées.

Après la saison sèche, la mousson, puis les trains sont passés sous la pluie réelle ou imaginaire et l’hiver est revenu, malgré l’été. La neige chute à travers les déchirures de la trame de l'espace-temps.

En sombrant dans le trou noir de la mémoire collective, elle en augmente la masse informe. Avalée par les creux, elle fait désormais partie de ces absences couleur de ciel. Cette plongée vers le haut la libère aussi vite que la lumière se détache de l'obscurité. Elle brille, puisqu’il fait si sombre. Joue-t-elle à cache-cache dans les nuages ?


L’air est saturé de tristesse. La bulle des émerveillements enfantins a crevé sur la ville encore endormie. Mais la brume peine à dissimuler les contrastes et les zones d’ombre profondes et mordantes. Les fenêtres dévisagent l’incompréhensible, derrière chacune d’elles, le halo de son visage.

L'appeler à s'en tuer la tête : elle ne peut plus répondre. Sa tête à elle est pleine de ce qui ne devrait pas y être, on confond cela à tort avec la tête dans les nuages.

Avec elle ont disparu les nuages, et l’extinction des papillons dans certains endroits de la terre est beaucoup plus grave qu'un mystère. Quand d'elle il ne reste plus que trop de fumée de mer et d'oubli dans un tourbillon de feuilles trop raturées, on l'appelle l'étrangère. Elle dont le nom est de s'évaporer, Ana Nime.

Depuis qu'elle a baissé les paupières,
Personne ne dort dans le ciel. Personne, personne.
Personne ne dort.
(Federico García Lorca, Nocturne de Brooklyn Bridge, trad. Pierre Darmengeat)

Sabine Huynh