jeudi 6 octobre 2011

J'ouvrais Louis-René des Forêts tout à l'heure, bloquée par la pluie qui tombait sur Besançon aujourd'hui.

[...] C'était maintenant à lui de parler, non plus pour éluder les questions ni pour recouvrir le vide de la peur, car son silence ayant déjà cessé d'être un lieu préservé, il ne se taisait parfois qu'afin de maîtriser l'agitation de ses paroles et répondre par le calme à la douce intimité d'un échange où il n'était même pas nécessaire de s'en remettre aux mots pour se faire entendre, comme si un mutuel souci de discrétion, bien loin de tout obscurcir, les eût rendus l'un à l'autre miraculeusement transparents. Liés par ce qu'ils ne se disaient pas et tout ayant déjà été dit tacitement entre eux, ils pouvaient se parler sans retenue, car rien en vérité n'avait été encore dit, rien ne le serait jamais. Dialogue inépuisable poursuivi même à distance par de pressants messages, qu'un brutal décret viendra non pas conclure - briser, laissant l'esprit privé de son assise, le coeur dévasté. 

Ces moments d'une intensité extrême se sont inscrits dans la chair vive et ne périront qu'avec elle. Pourquoi alors ce mode insolite de la remémoration comme s'ils appartenaient à un temps désormais révolu? La réponse est peut-être qu'ils revêtent pour celui qui les revit chaque jour le même caractère de pérennité que les évènements dont l'influence sur le cours du monde, considérée d'abord comme accessoire, ne paraît décisive qu'après avoir pris dans la mémoire des peuples la couleur légendaire du passé. [...] 

(Ostinato, Gallimard/Imaginaire, p. 109-10)

Savouré, lu, repris, annoté, ce passage, le petit volume que j'avais emporté en juillet dernier, pour une raison qui m'échappe aujourd'hui encore. Et comme à chaque fois que j'avais décidé in extremis d'emporter avec moi un tel, plutôt que tel autre.