mercredi 8 juin 2011

Décès hier soir, de Jorge Semprun.

Antoine est au fond de l'atelier, il ne l'a pas encore vue. Il essuie à un chiffon ses doigts tachés de peinture bleue.
— Antoine !
Il se tourne ver Franca.
— Tu as travaillé toute la nuit ?
demande-t-elle.
Il la regarde
— J'ai fini, dit-il.
Une toile de dimensions réduites — une trentaine de centimètres sur une vingtaine, à en juger d'un premier coup d'oeil — repose sur un chevalet, là-bas. Elle n'en voit que l'envers.
Franca commence à se déplacer. Il l'arrête d'un geste.
— Attends, dit-il, le soleil !
En effet, le soleil.
Il vient de surgir derrière les collines, dehors, sur l'amont du fleuve. Un rayon frôle la large verrière de l'atelier. Sa lumière effrange la blancheur écrue d'un rideau, la met en valeur, gagne de la place ; mais n'a pas encore atteint le lieu où s'expose la toile.
Elle rit, désinvolte. Trop, peut-être
— Qu'est-ce que ça peut faire ?
Il l'observe, étonné sans doute de tant de légèreté.
— J'ai peint pendant la nuit, dit-il, mais la lumière sur l'océan. Il faut que tu voies la toile en pleine clarté.
Elle comprend, elle acquiesce ; elle attendra.
— Comment l'appelles-tu ? demande-t-elle. [...]

La Montagne blanche [Chapitre premier. Une carte postale de Joachim Patinir], éd. Gallimard, 1986, p. 15-16.