Le plus difficile n'est ni l'hiver, ni les sols gelés, ni la faim ou la crainte des maladies, ni les diarrhées brusques, les vomissements avec la certitude d'avoir mangé la mauvaise baie, d'avoir gobé le mauvais champignon, la peur alors que cela ne s'arrêtera jamais, que le corps se videra de toute sa matière avant de se vider de son eau et - pour finir - de son dernier souffle. Non. Le plus difficile est l'abandon de la parole. Les conversations lentement pétrifiées.
La gangrène des phrases tuées avant même d'être articulées. Au fil des années, j'ai appris à ne plus parler avec mon père. Le silence, je n'essaie plus de le rompre. Nos conversations ont pourri, il n'en demeure plus que le squelette d'un mot unique.
Je n'ai aucun souvenir de mon père calme. La colère se tapit derrière chacun de ses gestes. Il arrive à la maintenir à distance, sauf dans son regard invariablement furieux.
Ici. Bois. Mange. Dors. Pas bon. Bon. Laisse. Attention. Chut. Des années dans l'écho de quelques syllabes. Des mots directs, sans double fond, des mots qui veulent simplement dire ce qu'ils disent. Des mots sans poésie, sans arrière-pensée. Des mots-machines à l'utilité bien huilée. [...]
Eric Pessan, N, avec des photographies de Mikaël Lafontan, éd. Les Inaperçus, 2012, p. 7-8.


